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" Notre ami Lewino appartenait à la seule unité de bombardement française libre intégrée à la Royal Air Force. Cette unité a participéà l’opération Overlord. Témoignage
"Boys, je compte sur vous!"
Il y eut un premier homme sur la Terre, dont on ne sait rien, puis un premier homme sur la Lune, dont on a beaucoup parlé. Mais qui fut le premier homme à débarquer en Normandie à l’aube du 6 juin 1944 ? Aucun historien n’est en mesure de l’affirmer. Ce que je sais, en revanche, c’est que, hormis les parachutistes, les premiers à en mourir furent alors trois Français, mes camarades Boissieux, Canut et Henson du 342 Squadron, la seule unité de bombardement française libre intégrée à la Royal Air Force, et plus connue sous le nom de groupe Lorraine. Je dis camarades, alors que je les connaissais à peine et que je ne m’en souviens guère. La petite moustache de Boissieux, le pilote, et les bafouillements de Henson, le radio-mitrailleur, peut-être... Quant à Canut, qui était navigateur, comme moi, on me dit qu’il avait eu le pressentiment de sa mort, ayant distribué ses affaires personnelles dès qu’il eut appris qu’il allait participer à l’opération Overlord.
Le débarquement, on l’avait tellement souhaité, imaginé, surtout nous, petits Français libres, soldats perdus, condamnés à mort par Vichy et seuls porteurs d’un flambeau encore vacillant, on en avait tant rêvé qu’on n’y croyait plus guère. Pourtant, dès la mi-mai, les choses s’étaient précisées sur la base de Hartfordbridge (Hampshire) que nous partagions avec les 88 and 226 Squadrons. Exercices de largage de fumée au ras des arbres du côté de Salisbury ; une excitation indicible, un frémissement nourri de bruits et de contre-bruits ; visite en coup de vent du général Eisenhower – « Hello, boys ! Le jour de gloire approche, je compte sur vous ! » –, aussitôt suivie de l’inévitable sweepstake cher aux Anglo-Saxons. Un shilling la mise et celui qui indique la bonne date du débarquement emporte le magot. « Ouvert à tous, sauf au général Eisenhower », précisait une note. Les guerriers aiment ces jeux puérils et dérisoires.
Le 5 juin, tout se précipite. Interdiction de sortir de la base, de téléphoner ; fermeture du bar du mess ; on peint de larges bandes blanches sur le fuselage et sous les ailes des appareils – des Boston III –, on installe des réservoirs fumigènes dans les soutes à bombes... Intox ou réalité ? Enième exercice ou passage à l’acte ? En fin d’après-midi cela se précise, l’ordre de bataille est affiché. Douze équipages y figurent, sur les vingt-cinq que compte le Lorraine. Le mien n’en fait pas partie, pas plus que celui de Mendès France ou celui de Romain Gary. Bof, quelle importance ! Des missions, il y en a d’autres à venir. J’ignore alors que je viens de rater une occasion unique d’entrer dans l’Histoire : devancer l’armada américaine qui allait libérer mon pays.
La mission du Lorraine était nouvelle et saugrenue, quand on y songe. Rien à voir avec le bombardement des nœuds ferroviaires, des bases de lancement de V1 puis de V2, l’attaque en rase-mottes de centrales électriques et de ponts stratégiques : il s’agissait cette fois de déposer au ras des flots un écran de fumée entre les batteries allemandes qui tiraient à tout va et la flotte alliée qui lui rendait la pareille. Une joyeuse illustration de l’expression « être pris entre deux feux ». Cela n’allait pas sans romantisme ni quelques risques.
Réveil à 1 heure du matin, briefing à 2 heures, premier décollage à un peu avant 5 heures. L’avion leader est piloté par le lieutenant-colonel Fourquet-Gori, qui, devenu général en chef, refera parler de lui en 1961, pendant la guerre d’Algérie, en refusant de se rallier aux généraux putschistes et en les privant de l’indispensable logistique aérienne. Les Boston décollent par groupe de deux, chaque groupe à dix minutes d’intervalle. Cap : la pointe de Barfleur, via Bournemouth, altitude 900 mètres, vitesse 380 km/h. Au-dessus, le grondement de milliers de bombardiers lourds ; au-dessous, chapeautés d’un voile de ballons captifs, une myriade d’embarcations, de barges processionnaires, jaillies d’on ne sait où, qui avancent implacablement vers la terre promise.
Aux approches des îles Saint-Marcouf, changement de tactique. Les Boston plongent en piqué jusqu’au ras des flots, alors que le jour – le jour J – se lève. Il s’agit de longer à 2 kilomètres de distance une côte qui allait rester célèbre sous le nom d’Utah Beach. Cap 033, vitesse 420 km/h. Le temps est pourri, la mer houleuse, la visibilité faible, le vent du sud-ouest souffle par rafales. A droite, les batteries du mur de l’Atlantique, à gauche les 406 et 380 mm des cuirassés « Warspite » et « Rodney », les 240 mm de leurs petits camarades torpilleurs. Mais le Boston fait merveille. A moins de 15 mètres au-dessus des flots il se glisse incognito, échappe aux regards, ouvre les vannes et libère un épais sillage de fumée blanche, protégeant des milliers de barges de la fureur teutonne. Qu’on permette au passage à un aviateur d’occasion, qui a poursuivi la guerre sur B25 puis sur le mythique Mosquito, de céder à la nostalgie et d’affirmer que le Boston fut le plus beau, le plus fidèle des bombardiers légers. Il y avait du requin, du squale volant en lui, fluidité de la silhouette, perfection du profil. Je parle du Boston III, avant qu’une tourelle supérieure ne vînt alourdir ses formes et entraver sa maniabilité.
L’équipage Boissieux-Canut-Henson faisait partie de la troisième vague. Fut-il touché par un obus ennemi ou un obus frère ? A-t-il été happé par une vague trop haute alors qu’il volait trop bas ? Ou, plus vraisemblablement, malgré les masques à oxygène, a-t-il été intoxiqué par un retour de gaz toxiques à l’intérieur d’un Boston hâtivement transformé en avion fumigène ? On ne l’a jamais su. Il n’est pas revenu à la base, c’est tout. Trois petits malins se tapèrent les œufs sur le plat – un luxe dans l’Angleterre de l’époque – qui lui étaient réservés, comme à tous les équipages au retour de leur mission de mort... et de liberté.
Walter Lewino
Le Nouvel Observateur " Laurent Laloup le mercredi 03 octobre 2007 Contribution au livre ouvert de Walter Edmond Leonce Lewino | |