|
Le Guerrier nu François Thibaux, son fils, est romancier.
Pol Thibaux lui un inspiré un roman : "le Guerrier nu"
Une chronqiue du livre par JEAN-CLAUDE LEBRUN de L'Humanité :
François Thibaux publie aujourd’hui son septième roman. Depuis 1980 nous parviennent à intervalles irréguliers, comme autant de messages envoyés à la cantonade, les textes de cet écrivain qui n’a choisi d’exister que par ses livres, à l’écart absolu de la misérable foire d’empoigne qui voudrait maintenant tenir lieu de vie littéraire. Le " pousse-toi-de-là-que-je-m’y-mette " récemment fustigé avec humour par François Nourissier. Mais les critiques branchés ont d’autres poulains plus clinquants à driver. Les critiques définitivement grincheux, d’autres chats à fouetter.
François Thibaux écrit des livres singuliers, beaux et acides, qui s’enracinent dans le terreau historique, sans pour autant empêcher l’imagination de s’activer. Il y eut, voici deux ans de cela, Notre-Dame des ombres, qui entre-tissait les thèmes de la Résistance et de la collaboration pour en faire surgir quelques étonnantes figures. Voici aujourd’hui le Guerrier nu, qui pour sa part aligne sur une même ligne de fuite la guerre de 1914-1918, celle de 1939-1945, l’Indochine et les années du gaullisme triomphant. Avec en son centre un personnage d’ancien médecin militaire, mélancolique et rebelle : Pol Marandray, Compagnon de la Libération, que l’on n’imagine pas sans quelque rapport avec un certain Pol... Thibaux, également Compagnon de la Libération, auquel le livre est dédié in memoriam. Le fils de Marandray sera d’ailleurs lui-même un jour écrivain. Des pages d’ouverture absolument superbes nous font découvrir celui-ci encore enfant, tremblant de peur au fond de son lit dans un cottage du Norfolk et lâchant son urine, tandis qu’il entend s’avancer vers lui le pas d’un fantôme claudiquant : le vieil oncle anglais " au regard polaire ", mutilé de la Grande Guerre, qui vient saluer son neveu français fraîchement arrivé, en cette année 1954. Car le garçon se trouve désormais seul. Sa mère, jeune infirmière des troupes britanniques épousée à la fin de la guerre par le médecin des Forces françaises libres, était morte depuis longtemps. Son père n’avait plus donné signe de vie après la débâcle de Diên Biên Phu. D’emblée, l’histoire se trouve donc installée à son chevet.
À partir de là, dans une première partie, le récit va s’élargir en cercles concentriques. En même temps que le garçon s’aventure, d’abord en compagnie de sa tante maternelle puis seul, de plus en plus profond dans le paysage environnant, le point de vue progressivement s’amplifie, franchit des frontières, remonte le temps, pour finalement restituer la destinée du père. Orphelin d’un clerc de notaire tué en 1916, tandis que la mère, couturière au prytanée de La Flèche, avait sombré dans la folie, celui-ci s’était tôt retrouvé seul avec un frère, comme lui enfant de troupe. Puis la guerre était survenue et leurs routes avaient brutalement divergé. Londres pour Pol Marandray, Vichy pour son cadet. Les aléas du combat dans un désert africain les avaient brièvement mis à nouveau face à face, pour un épilogue qui avait laissé en Pol, le vainqueur et survivant, une blessure ouverte. François Thibaux fait revenir par bribes cette histoire, alors que l’enfant vit dans l’obsession de ce père absent. Il y a aussi ce trouble nouveau et délicieux auprès de cette tante encore jeune, qui ne paraît pourtant vouloir lui révéler que les innocents secrets de sa campagne anglaise. C’est une manière de double récit initiatique - au mouvement du monde et à soi-même - qui, ici, se déploie.
Un invité, grand amateur de whisky irlandais, vient souvent s’asseoir à la table raffinée de la tante et de l’oncle. À l’enfant, il se présente, la mine imperturbable, d’une simple phrase : " Mon nom est Fleming, Ian Fleming. " Il ambitionne de devenir écrivain célèbre et a d’ailleurs déjà trouvé son principal personnage, un agent secret. On ne dédaigne par non plus un certain humour, chez François Thibaux. Dix ans plus tard, dans une lettre, le même Fleming prédira à son ancien petit commensal : " Vous raconterez un jour cette histoire, même en inventant tout. " Pol Marandray, qui avait contre toute attente survécu à Diên Biên Phu, venait alors de mourir dans un village du Vexin. D’autres pans de sa vie, peut-être plus intimes et plus douloureux encore, avaient été dévoilés dans une seconde partie du récit. Une trame, romanesque à souhait, s’était trouvée reconstituée. Mais aussi l’histoire tragique d’une génération qui avait trop vécu et s’était trouvée trop engagée pour ne pas éprouver un désemparement devant le " monde à venir ", qui se profilait.
Des personnages excessifs, brûlés par une sorte de flamme intérieure, tels ces prétendus fous qui énoncent la vérité des choses, chez Shakespeare, Faulkner et quelques autres, peuplent ce récit au côté du héros et de son fils. Une femme peintre dévorée par le désespoir, un moine ancien musicien de jazz, une infirme qui se consume d’amour... Ensemble ils composent un univers à la fois étrange, par sa sorte de démesure, et proche par ce qu’il fait résonner en nous. À l’exact point de jonction de l’histoire et de l’invention littéraire. Donnant corps à la prédiction du dénommé Ian Fleming. Mais à un détail près : l’exigence littéraire chez François Thibaux est plus haute, elle ne cède jamais aux facilités du divertissement. 
Laurent Laloup le lundi 23 avril 2007 - Demander un contact Recherche sur cette contribution | |