|
Extrait de " Il était mécano de Mendès France et de Romain Gary dans la France libre" récit de la guerre de Raymond Lorrain,écrit par Bernadette Lorrain-Distel son épouse :
"on trinque à l'anniversaire de Châtrieux, notre cher Noël. Sur le pont Berthelot m'attire à l'écart :
- Châtrieux a de vilaines cicatrices aux jambes, il a été blessé au Moyen-Orient ?
- Et oui, dans le désert de Syrie, à Dmeir. Il a été brûlé par un groupe électrogène qui alimentait une rampe pour baliser le terrain la nuit.
- Oui, Dmeir est situé entre Palmyre et Damas, les avions du groupe Lorraine atterrissaient là en rentrant de mission au-dessus de la Méditerrannée."
"... Seinnenger nous rappelle Freetown :
- Pleurez pas les gars, en Sierra-Leone il fait chaud, chaud. On transpire, on a soif, le feu est partout.
- Eh ! t'as vu Châtrieux y est encore !
En effet Châtrieux qu'on surnomme "La Luche" est en short et en chemisette. Qu'a t-il fait de son équipement ? On n'ose pas lui demander. Mais les plaisanteries fusent.
- La Luche, n'oublie pas ton casque colonial pour monter sur le pont ! Ceux qui ne le connaissent pas mais l'ont remarqué :
- Il aurait dû être volontaire pour le "Normandie".
L'escadrille "Normandie" partie de Damas en Russie avait dû rapatrier ses mécaniciens. Ils ne pouvaient travailler aux côtés des Russes par - 40°. ..."
"Chemin sait que nous passons au large du Cotentin et qu'on approche des côtes d'Irlande. Dans la cale les champions de belote s'affrontent. Ce sont toujours les mêmes, ceux qui prennent le jeu au sérieux.
- Valet tournant.
- Lorrain t'es toujours ailleurs, on se demande où !
Le soir, enroulé dans une couverture le froid nous engourdit. Le port n'est plus si loin.
- Les gars c'est le moment qu'on fasse un plongeon dans l'eau glacée ! Qui a dit ça ? Une chaussure lancée à la volée retombe sur le plancher. Ce matin le soleil perce la brume, il a la pâleur de la nouvelle lune. Nos yeux encore tout éblouis du soleil des tropiques ne le reconnaissent pas. La mer indéfinie, l'horizon imprécis, le ciel vague créent un paysage imaginaire, "rendu fantastique par ce disque d'argent nimbé de brume".
Bertic et Chemin chantent la Paimpolaise qui les attend au pays Breton. Cousin et Négrier prennent l'ascenceur pour la tour Eiffel, Seinnenger arpente la place Stanislas, Bouchareinc rêve de Bordeaux et Delpech dans les vignes se saoule du chant des cigales.
Les plus à plaindre dans cette aventure sont Francine, Coréa et Pharamon, Français de Pondichéry, ceux de Nouvelle-Calédonie, d'Afrique du Sud, de tous les coins du monde où il fait chaud. Il leur faut vraiment croire au soleil d'Austerlitz.
Enfin le 1 er janvier 1943, l'Orduna, 70 jours après son départ de Suez, entre dans le port de Greenock en Ecosse. Les aviateurs français libres qui ont eu la chance de ne pas avoir été torpillés, arrivent en Angleterre. Sous un ciel sombre, dans la neige et le froid, ils débarquent avec Châtrieux en short et en chemisette." Laurent Laloup le mercredi 12 mars 2008 - Demander un contact Recherche sur cette contribution | |