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"... Dans le sillage de Mauricheau, est emmené à l’automne 1960, un personnage de l’ombre essentiel pour mener à bien certaines opérations au Congo : François Saar-Demichel. Si Foccart s’attache à minimiser son rôle, il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’un acteur de la coulisse, volontairement oublié, mais au rôle de premier ordre quoique peu visible.
Né à Stagno (Croatie, territoire de l’empire Habsbourg) en 1910, Franz Saar est donc originaire d’Autriche-Hongrie. Etudiant remarqué (diplômé de l’Ecole des hautes études commerciales et de l’Ecole des sciences politiques de Vienne), membre influent des jeunesses socialistes autrichiennes, lieutenant de réserve de l’armée tchèque, francophile convaincu, il quitte l’Autriche à la suite de l’Anchluss et gagne la France comme réfugié politique le 24 octobre 1938.
Agent de renseignement à l’efficacité éprouvée durant la résistance et appréciée depuis 1939, il est tout naturellement intégré à la Direction générale des études et de la recherche (DGER), qui l’envoie en mission en Italie pour assurer la liaison entre l’état-major des troupes alliées et les partisans italiens. Assimilé au grade de capitaine, il est redirigé en Autriche pour exécuter la même mission avec les partisans autrichiens jusqu’à la fin de la guerre. Parmi toutes les distinctions dont il est paré à la fin de la guerre, la plus importante à ses yeux est sans conteste sa naturalisation française en 1947, sous le nom de François Demichel, son pseudonyme de guerre (dans les faits, il dispose de papiers militaires à ce nom depuis septembre 1945).
Rôdé aux affaires d’espionnage et grand argentier de l’ombre, c’est donc tout naturellement à lui que Mauricheau fait appel comme mécène de l’abbé Youlou.
Dès le 1er juin 1945, il est admis à la mission militaire française en Allemagne pour le compte de la DGER : il est nommé chef du renseignement politique en Autriche, et exécute plusieurs missions en Yougoslavie et en Tchécoslovaquie (Vienne, Prague, Budapest et Trieste). Le 1er juin 1947, il est nommé chef du service d’action politique clandestine du Sdece, héritier de la DGER, au siège du boulevard Suchet.
Ardent gaulliste depuis la guerre, Demichel devient dans les dernières années de la IVe République le financier du Journal de la colère. S’étant lié d’amitié avec Mauricheau, le principal animateur de cette feuille après Debré, il continue à soutenir ses efforts en finançant « Progrès et Communauté » en 1960. Rôdé aux affaires d’espionnage et grand argentier de l’ombre, c’est donc tout naturellement à lui que Mauricheau fait appel comme mécène de l’abbé Youlou. Il en réfère à Foccart en octobre 1960.
Très rapidement, ses efforts se concentrent sur le projet grandiose du barrage du Kouilou. Car l’enjeu économique est de taille : en concurrence avec le barrage d’Inga dans l’ancienne colonie belge, le Kouilou pourrait donner la primauté économique à Brazzaville en Afrique centrale.
Demichel sollicite donc ses contacts allemands : le consortium Schneider-Hochtief doit composer avec les groupes français Péchiney et Ugine. Finalement, les institutions françaises (de Gaulle en tête) désavouent cette initiative car elles redoutent l’arrivée de capitaux allemands dans le pré carré : le Kouilou doit être intégralement français ou ne pas être. Il ne sera pas. C’est le grand échec économique de la République du Congo. Mais moins que l’affaire du barrage en elle-même, c’est le rapport de Demichel aux institutions françaises qui est très éloquent : tous les dirigeants le désavouent officiellement, Foccart et Debré les premiers, dans les premiers mois de 1961.
La présence d’un tel intrigant « barbouzard » est devenue plus difficilement tolérable pour ces anciens activistes gaullistes parvenus aux ors de la République et à des fonctions aussi honorables qu’officielles. Ils s’efforcent d’effacer toute proximité entre eux et Saar-Demichel. Ce qu’ils lui reprochent essentiellement est d’oser officieusement parler au nom de la République… Du reste, il ne le fait que dans la mesure où Mauricheau lui garantit le parapluie élyséen. D’où le ton particulièrement sec de Jacques Foccart et de Michel Debré à l’égard d’un de leurs plus fidèles soutiens. Dès lors, faut-il suivre Foccart pour minimiser et marginaliser le rôle de Demichel ?
François Saar-Demichel reste le grand argentier d’une grande partie des opérations officieuses dans les deux Congo.
« Saar-Demichel a été introduit au Congo, par Mauricheau-Beaupré, pour régler des affaires financières, je crois. Mais il ne s’en est pas occupé longtemps et c’est, à ma connaissance, la seule occasion à laquelle il s’est occupé de l’Afrique », confie Jacques Foccart au cours de ses entretiens avec Philippe Gaillard (Foccart parle, tome 1, Fayard / Jeune Afrique)..." 
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Laurent Laloup le samedi 21 janvier 2023 - Demander un contact Recherche sur cette contribution | |