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"Il était mécano de Mendès France et de Romain Gary dans la France libre" de Bernadette Lorrain-Distel :
" On se sent à l'aise, c'est peut-être pour cela que Broglin consentit un jour à nous raconter comment il a rallié. Depuis que je l'avais rencontré à Rayack, dans son visage souriant passait souvent une ombre, il disait :
- Je ne pourrai jamais oublier ça !.
Ça, c'était la Syrie de Dentz et on avait fini par le deviner, les circonstances de son ralliement à la France Libre.
Par pudeur on ne relevait jamais, mais ce jour là au café "Arrivian" je lui dis :
- Ecoute Broglin , raconte le une fois pour toutes et n'en parle plus.
Il était de Mulhouse presque un voisin, c'est pourquoi je le traitais comme un frère. Et voilà ce qu'il nous fallut entendre :
- Je me suis engagé dans l'armée de l'Air à la base de Dijon le 16 août 1938. J'avais 20 ans. En 1939 j'ai été désigné pour faire partie du corps expéditionnaire du Levant. Le 25 décembre j'ai été affecté au Parc de Rayack, puis à Damas au magasin de pièces détachées d'avions. Je n'ai rien vu de la débâcle, ni de l'arrivée des Allemands en France, mais on savait. L'armistice, l'occupation, les Allemands, des tas de choses se disaient, chacun avait son opinion. J'étais Alsacien, je pensais à ma famille bien sûr, au fait que mon engagement fini, on m'obligerait peut-être à rentrer à Mulhouse.
D'autres fois je pensais à cette guerre que je n'avais pas faite, à cette armée de Vichy qui ne faisait rien. Un soir que mon camion Rochet-Schneider était chargé de pièces de rechange de Potez 63, que le plein était fait, je partais seul. J'avais décidé de rejoindre les Anglais en Palestine. Le désert est grand mais tout se sait. A Merdjouyoum un barrage de chars conduits par des Sénégalais qui avaient ordre de tirer à vue sur tous ceux qui voulaient passer la frontière. De loin je remarquais que les blindés n'étaient pas en travers de la route mais montaient et descendaient sur une certaine distance. Je décidais de passer au moment où ils tournaient pour ne pas être dans leur ligne de tir (à cette époque la tourelle n'était pas encore orientable). Je fonçais et passais sans encombre. Puis, pour ne pas être suivi j'empruntais un chemin de chameliers. Faire rouler quatre roues dans un espace où se posent quatre pieds entre la muraille et le précipice est une entreprise bien difficile. J'ai cru que mon aventure et ma vie allaient se terminer au fond du ravin.
Envoyé au camp de Qastina puis à Lydda au camp d'aviation, le commandant me félicita, j'amenais du matériel, il me dit :
- Vous ne retourneriez pas à Damas pour nous ramener un autre camion ?
- Pourquoi pas ! Mais comment aller à Damas ?
- Ne vous inquiétez pas, j'en fais mon affaire.
Je mettais dans ma poche "le chaînon manquant" pour mener à bien l'opération et un camion me conduisait à Haïffa. Tout était prévu, je montais dans une barque de pêche qui, longeant la côte, me déposait à Beyrouth. Là, un copain muni d'un ordre de mission pour Damas me prenait dans son camion. A la base personne ne s'était encore aperçu de mon départ. C'est donc sans histoire que je reprenais ma place au parc, choisissais un camion chargé de pièces de rechange dont le plein était fait. Sortant de ma poche la tête de delco je le remontais et calais l'allumage. Je savais que le delco avait été enlevé de tous les camions pour empêcher les départs en Palestine. Aussitôt je partais. Le barrage de Merdjouyoum me semblait un exploit à ne pas répéter, je me dirigeais donc vers Sayda pour descendre en Palestine par la route de la côte. Le calme régnait encore au Moyen-Orient, nous étions en août 1940. A Saïda des gendarmes frontaliers m'arrêtent :
- Votre ordre de mission !
- Je n'en ai pas.
Ils m'emmènent à Beyrouth. Prisonnier, j'ai été jugé par le tribunal militaire comme déserteur et dirigé sur Damas pour être enfermé au fort Weygand. Je passais devant la cour martiale et je fus condamné pour désertion, exportation de matériel de l'Etat en temps de guerre, à la dégradation militaire et à mort. Broglin se tait, s'éponge le front, le plus difficile reste sans doute à dire. On est là, muets...
- Un jour on me sortit de cellule et une quinzaine de prisonniers dans mon cas.
Dans la cour, on tira à la courte paille et c'est comme ça que j'ai assisté à l'exécution de sept Français, par des Français. Je n'oublierai jamais ça... non jamais...*
Broglin cache sa figure dans ses mains, comme pour chasser cette vision, ce cauchemar, cette mort qui ne tenait qu'à une paille.
- Est venue la guerre de Syrie et en juillet 41, les Anglais nous ont libérés en entrant à Damas. Ils nous ont évacués dans nos armes. A la fin des hostilités, les Anglais me demandent :
- Vous voulez rester avec nous, ou aller avec les Français ? Je réponds :
- Je veux aller avec les Français..
Je ne précise pas libres, pour moi ça va de soi. Pour eux, ceux qui ne restent pas, sont forcément des Vichystes. Ils me ramènent à la frontière. Naturellement me voilà à nouveau prisonnier, gardé jour et nuit sous une tente. Un soir je réussis à tromper la surveillance des deux sentinelles. Je rallie Rayack à pied et je m'engage dans les F.A.F.L. Le 13 août 1941".
Je lui tape sur l'épaule :
- Allons, vieux frère, la vie est belle, le ciel est bleu, on va voir la mer. Et les camions se remettent en route pour Alexandrie. ..." L. Laloup le jeudi 06 mars 2008 - Demander un contact Recherche sur cette contribution | |